Le Making of Jurassic Park

65 millions d'années, c'est officiellement le temps qu'il a fallu pour que l'aventure Jurassic Park devienne possible. On vous en épargne une grosse partie pour se concentrer dans ce dossier sur les coulisses de la production du film. Si la genèse du livre vous intéresse, on en touche deux mots ici.

 

Pré-production

Avant même que Michael Crichton n'ait achevé son livre, Hollywood s'y intéresse déjà. La légende veut que l'auteur, travaillant avec Spielberg sur l'adaptation d'un vieux script qui aboutira à la série Urgences, lui ait proposé les droits cinématographiques de son prochain roman : Jurassic Park. Séduit par le pitch du livre, Spielberg serait ensuite allé frapper chez Universal pour leur proposer de produire le film en partenariat avec sa propre société Amblin. Crichton leur accordera les droits pour 2 millions de dollars et décrochera au passage un poste de scénariste sur le projet, laissant sur le carreau Joe Dante et la Fox, Tim Burton et Warner, ainsi que James Cameron.

La suite fait un peu moins rêver. N'ayant à l'origine pas l'intention de réaliser le film lui-même, Spielberg doit faire face à une manoeuvre d'Universal qui l'y contraint en échange de la production et la distribution d'un projet auquel le réalisateur tient énormément à coeur, La Liste de Schindler. Spielberg y consent mais cet épisode sera décisif dans sa volonté de gagner plus d'indépendance, ce qui le mènera à fonder sa propre société de production, DreamWorks SKG en 1994. L'amertume du réalisateur est retranscrite dans le film en plusieurs éléments : difficile de ne pas voir dans la proposition d'Hammond à Grant (visiter le parc en échange du financement des fouilles) un écho au deal proposé par Universal. La transformation de Gennaro, avocat jeune et athlétique dans le livre, en business-man niais et opportuniste à qui Spielberg fait subir la mort la moins glorieuse du film, peut être vu comme une satyre de quelques pontes d'Universal. Enfin toute la thématique de l'argent et de la marchandisation du rêve, qui baigne le film et le cynisme de la mise en abîme film/parc comme purs produits du billet vert, matérialisé notamment par le fameux plan sur les produits dérivés du parc qui sont aussi ceux du métrage, achève de donner le ton.

Les premiers jets de l'adaptation proposée par Crichton, trop axés sur l'aspect scientifique, ne convainquent pas la production qui débauche alors la scénariste Malia Scotch Marmo du tournage de Hook pour la recaser sur le projet suivant de Spielberg. Celle-ci effectue un gros travail de caractérisation des personnages, allant jusqu'à fusionner la personnalité "militante" de Malcolm au personnage de Grant. Cette fois c'est Spielberg qui n'est pas convaincu et fait alors appel à David Koepp qui choisit de repartir de zéro sans jeter un oeil au travail de ses prédécesseurs. C'est à lui qu'on doit la suppression de la scène de la rivière, souvent déplorée par les fans, mais qui selon le scénariste était redontante avec l'attaque de la voiture. Il parvient aussi a condenser toute la phase d'exposition scientifique dans l'inoubliable séquence de Mr ADN.


Une fois le scenario mis sur les rails, vint le temps de mettre un visage sur le nom des protagonistes. Le casting final de Jurassic Park, aujourd'hui indissociable de l'image que l'on a du film, est pourtant composé de seconds choix. Les premiers contacts de Spielberg s'orientaient vers des acteurs plus grand public. Crichton, resté en bon terme avec Sean Connery après l'avoir dirigé dans La Grande Attaque du Train d'Or, suggéra l'acteur l'acteur irlandais dans le rôle de John Hammond. Mais les prétentions salariales de ce dernier étaient trop élevées. Pour le rôle d'Alan Grant, le réalisateur approche Harrison Ford et Richard Dreyfuss sans succès. Même chose pour Juliette Binoche et Robin Wright pour la partition d'Ellie Sattler. Au final, seuls Jeff Goldblum (Malcolm) et Joe Mazzello (Tim) subsistent du draft original. Pour ce dernier le réalisateur fait modifier le script afin d'adapter l'âge du personnage (qui devient le cadet) à celui de l'acteur. Ariana Richards (Lex) est, quant à elle, engagée après que Spielberg ait dit d'elle qu'elle avait "le hurlement le plus terrifiant du cinéma depuis Fay Wray dans King Kong".

 

En parallèle des séances de casting, les équipes artistiques travaillent sur la conception des décors et de l'identité visuelle du film. Le tournage sur les îles de Kauaii et d'Oahu à nécessité des travaux titanesques dont le plus compliqué, et le plus ingrat fut la mise en place des clôtures. Dix kilomètres de câble durent être tendu entre des pylones de quatre mètres fichés dans des socles en béton, le tout dans des endroits difficiles d'accès, que ce soit au milieu de la jungle ou au sommet d'un canyon. Avant de construire les décors sur les lieux de tournage, l'équipe devait construire les routes pour y accéder. L'autre gros chantier fut la construction du centre des visiteurs dont le design fut élaboré par John Bell et Rick Carter en s'inspirant de thématiques religieuses: la forme générale du bâtiment reprend celle d'un temple existant à Jerusalem tandis la porte représente un oeuf stylisé qui irradie autour de lui, symbole de la renaissance des dinosaures.

Carter est aussi à l'origine du design des véhicules du parc, lesquels portent également une signification. La bande rouge sur les Jeep est reprise du livre dans lequel elle dissuade les tricératops de charger à vue. Le Ford Explorer est lui paré de motifs qui évoquent une peau écailleuse ou granuleuse dans des couleurs "contre-nature", synthétisant ainsi avec brio la nature des créatures du parc.Toujours soucieux de concevoir des décors qui ont du sens, Rick Carter souhaitait que le parc reste une réserve biologique, un écrin brut qui met en valeur les dinosaures en étant au plus proche de leur habitat naturel. En 1993 il était allé jusqu'à imaginer ce qu'aurait pu devenir Jurassic Park s'il avait ouvert, et sa vision était étrangement prophétique:

"Je ne voulais pas que le parc soit plein de bâtiments commerciaux superficiels et rutilants. Même si c'est probablement quelque chose vers quoi le parc finirait par tendre s'il ouvrait, j'ai pensé que pour le film ça serait vide de sens. Après tout ce n'est pas Disneyland. Ce que les gens iraient voir à Jurassic Park ce sont les dinosaures dans leur habitat naturel, pas des trucs construits de la main de l'homme. Pendant dix ans au moins cette idée serait prise au sérieux, jusqu'à ce que quelqu'un commence à tourner les dinosaures en attractions de foire.

Donc pour moi c'était une chance que le parc ne soit pas terminé, je n'étais pas obligé de prendre [tout ça] en compte."

 

De son côté, John Alvin, un autre artiste dont la vision a transcendé de nombreux films avant Jurassic Park, travaille sur l'identité visuelle de la campagne de promo. Chargé de réaliser concept-arts, affiches et story-boards pour le teaser,  il doit faire face à la consigne de Spielberg de ne montrer aucun dinosaure en dehors du film. Il prend le parti de les dessiner à travers un rideau de brume, ou sous-forme de silhouettes noires se découpant sur le ciel. L'image sélectionnée par Universal pour être l'affiche du film, représentait la porte du parc avec en arrière plan le centre des visiteurs et des traces de pas de T. rex qui en sortent. Elle fut tardivement remplacée (mais utilisée pour faire des "standees" dans les cinémas) par celle que l'on connait actuellement, Spielberg souhaitant marquer le lien avec le livre en capitalisant sur le logo de la couverture, déjà populaire à l'époque. Une partie des travaux réalisés par John Alvin sont visibles sur notre page consacrée aux affiches. Son épouse Andréa est, quant à elle, à créditer de la tagline du film "65 million years in the making" ("Il a fallu 65 millions d'années ..."), choisie parmi d'autres propositions telles que "Une idée qui n'aurait jamais dû éclore", "Aucune réplique n'est parfaite" ou "Il n'existe pas de perfection créée par l'Homme".

La conception des effets spéciaux mérite un dossier à elle seule. L'intention originelle de Spielberg était d'utiliser au maximum des effets organiques à base d'animatroniques. Le plus abouti de l'époque était le King Kong grandeur nature d'une attraction du parc Universal Studios, Spielberg embaucha son concepteur pour étudier la possibilité de concevoir un T. rex taille réelle autonome. C'était sans compter le talent d'un employé d'ILM, du nom de Steve Williams, qui entreprit de concevoir dans son coin une animation de T. rex et se débrouilla pour la faire tourner sur son poste un jour où Kathleen Kennedy visitait les locaux. La suite on la connait, la productrice fut immédiatement convaincu, Spielberg décida de donner leur chances aux effets numériques, Phil Tippett déclara que son métier était éteint, et la face du cinéma en fut irrémédiablement changée.

 

Tournage

Le tournage débute à Hawaii par la scène du tricératops. De l'aveu de Laura Dern, tourner cette scène en premier fut structurant pour le jeu d'acteur développé tout au long du tournage : après avoir interagit avec l'animal elle savait ce que ça faisait de voir un dinosaure vivant. Mais ce planning engendra un changement de programme de dernière minute qui obligea l'équipe de Stan Winston à terminer l'animatronique plusieurs semaines en amont de ce qui était initialement prévu. Le spécialiste en effets spéciaux se ménagea une porte de sortie, prévoyant de justifier tout dysfonctionnement par le fait que l'animal était malade. Ce n'est d'ailleurs pas le seul faux bond que Spielberg fit à l'équipe des effets spéciaux organiques, annulant tardivement une scène avec un bébé tricératops ayant nécessité un an de conception ou changeant l'espèce du dinosaure qui nait dans le laboratoire.

 

 

A la veille de la fin du tournage sur l'île de Kauai, l'équipe s'est retrouvée bloquée dans l'hôtel par Iniki, dernier ouragan en date à avoir frappé l'archipel d'Hawaii. Spielberg profite des prémices de la tempête pour tourner des plans de mer démontée qui sont visibles dans le film, puis tout le monde se barricade au sous-sol pendant de longues heures tandis que le matériel des cascadeurs est mobilisé pour tenter de sortir à l'extérieur avec une radio. Seul Richard Attenborough ne bougea pas de sa chambre. Lorsqu'on lui demanda comment il pouvait rester stoïque en de telles circonstances, l'acteur anglais aurait répondu "Mon garçon, j'ai survécu au Blitz.". Lorsque le calme revient l'île est dévastée et la priorité n'est pas à l'évacuation d'une équipe de cinéma. Kathleen Kennedy fait alors affréter, aux frais d'Universal, un avion chargé de cent mille dollars de matériel de première nécessité qui ramènera en retour les infortunés cinéastes. La légende raconte que le pilote de cet avion était un certain Fred Sorenson, résident Hawaiien qui avait tenu douze ans plus tôt le rôle du pilote de l'hydravion dans Les Aventuriers de l'Arche Perdu de Spielberg.

A noter que Samuel L. Jackson donne une version différente de cette fin de tournage en extérieur, affirmant que l'ouragan a détruit le décor qui devait servir pour tourner la scène de la mort de son personnage. Cette déclaration contredit la version "officielle", d'autant plus que Jackson n'était pas présent à Hawaii à ce moment, ce qui implique que le planning eut été sensiblement différent.

 

En effet, à peine deux jours plus tard, le tournage reprenait en studio à Hollywood avec la scène de la cuisine. Ce décor, comme celui du bunker ont été conçus en fonction des déplacements prévus pour les raptors, afin de pouvoir y manoeuvrer aisément (tout est relatif) les animatroniques. En réalité la taille des de ce deux plateaux était démesurée par rapport à leur utilité fonctionnelle diégétique: la cuisine de Jurassic Park est bien trop grande, ses meubles métalliques beaucoup trop longs et espacés entre eux. L'aspect métallique brillant voulu par Spielberg  posé d'ailleurs un problème aux équipes de tournage car tout s'y reflétait. Les cadreurs et marionnetistes devaient déployer des trésors d'ingéniosités pour ne pas apparaitre dans un reflet, ni y faire briller un projecteur ou autre élément lumineux. Au final, si les enfants paraissent bien seuls et désarmés dans la cuisine face aux raptors, les acteurs marchaient littéralement sur les membres de l'équipe technique, cachés dans le moindre recoin, allongés sur le sol, voire même sous le sol pour les marionnetistes chargés des déplacements des animatroniques. Outre la poursuite dans le bunker entre Ellie et le raptor, les autres scènes d'intérieur ne nécessitèrent pas une logistique aussi impressionante. Une jolie performance fut néanmoins réalisée lors de la scène de l'éclosion de l'oeuf dans la nursery au travers de la manipulation de l'animatronique miniature se frayant un chemin hors de la coquille.

Mais les scènes tournées en studio ne se limitent pas à celles se déroulant en intérieur dans le script. Plusieurs scènes de jungle et de nuit ont pris naissance dans les hangars de Universal et de Warner. La chute de la voiture le long de l'arbre sur Grant et Tim fut réalisée le long d'une structure métallique de 17 mètres qui devait simuler une descente de 50 mètres. La structure fut recouverte sur trois côtés par des branches et de l'écorce synthétiques figurant trois niveaux de hauteur différents. La chute fut filmée en trois fois, en remontant la voiture (et les acteurs) entre chaque pour la faire redescendre le long d'un autre côté. La magie du montage a fait le reste. La structure en acier fut même recouverte d'un quatrième camouflage car elle servit également de support pour l'arbre dans lequel Grant et les enfants passent la nuit un peu plus tard dans le film.

 

La dernière partie du tournage nécessita le déménagement de toute l'équipe vers le studio 16 de la Warner qui était à l'époque le plus gros plateau disponible à Hollywood. Le décor pour cette scène était construit autour du tyrannosaure animatronique dont la conception et l'assemblage avaient duré deux ans. Malgré toute l'attention portée à sa création, l'équipe n'avait pas trouvé de solution pour protéger le mastodonte des trombes d'eau projetées sur le plateau pour simuler la tempête. Ils avaient obtenu que l'eau ne serait pas directement projetée sur le robot mais une fois sur le plateau cette restriction s'avéra inapplicable. La peau en silicone se retrouvait donc régulièrement gorgée d'eau, augmentant sensiblement le poids de l'animal jusqu'à la limite supportée par la machinerie. Le dinosaure se mettait alors à trembler et l'éauipe devait passer plusieurs heures à l'assécher.

Pour rendre la scène le plus immersif possible, Spielberg avait en tête d'éviter au maximum les plans larges fixes, caractéristique des films de dinosaures pré-JP: une fois l'échelle donnée par un plan extérieur à l'action (au moment où le T. rex sort de son enclos), tout le reste de la scène est filmé d'un point de vue rapproché et à hauteur d'homme. 

Après la mort de Muldoon et celle de Nedry, la dernière scène tournée fut celle de la rotonde, où les protagonistes échappenet aux velociraptors grâce à l'intervention du T;rex. Le dernier plan filmé donna le coup d'envoi pour le démontage des décors en simulant la destruction du squelette de T. rex par le coup de queue du rex bien vivant.

Le tournage principal prit fin avec 12 jours d'avance sur le programme établi, Spielberg ayant incorporé à son propre planning la quasi-totalité de ce qui devait être laissé à la charge de la seconde équipe.

 

 

Post-production

Dans le cas de Jurassic Park, la post-production était en cours depuis la préproduction. De par l'innovation technique qu'il nécessitait, le développement des effets spéciaux avait débuté près de deux ans auparavant. Le montage des rushs eut également lieu très en amont de ce qui se fait habituellement, chaque soir de tournage le monteur Michael Kahn travaillait sur les plans tournés dans la journée. Quelques jours seulement après la fin des prises de vue il fut en mesure de prroposer une première version du film. Sa longue collaboration avec Spielberg lui permit d'être relativement autonome sur le peaufinage du montage, pendant que le réalisateur était en Europe pour débuter la production de La Liste de Schindler. La gestion des affaires courantes de la postproduction fut laissée à la charge de Kathleenn Kennedy, et depuis la Pologne, le divin barbu supervisait  les avancées sur son désormais précédent film lors de visio-conférences avec les responsables des effets spéciaux. Et pendant plusieurs semaines, des VHS survolaient la moitié de la planète pour permettre au réalisateur d'avoir une vision concrète de l'avancée des travaux.

L'essentiel de la post-production consistant à réalisation des effets spéciaux visuels et sonores, vous trouverez plus de détails dans notre dossier consacré à ce sujet.

 

Conclusion

Ce dossier n'affleure que la surface de l'aventure que fut la production de Jurassic Park (au même titre que celle de n'importe quel film). Si le sujet vous passionne autant que nous, on ne peut que vous conseiller de vous procurer l'ouvrage "The Making of Jurassic Park" co-écrit par Don Shay et Jody Duncan, sur lequel se base largement cette page.

Et puis il reste probablement des dizaines d'anecdotes et des heures de rush de making-of planqués quelque part à Hollywood. On espère que de nouveaux éléments continueront de refaire surface de temps en temps, à l'instar de la vidéo ci-dessous sortie de nulle part pour apparaitre sur YouTube en 2011, soit près de 20 ans après le tournage du film. 

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